Première entaille avant la brèche

Ce mardi 12 Septembre avait lieu dans toute la France la première mobilisation de l'année contre la Loi Travail XXL. Seuls deux syndicats appelaient à manifester ce jour-là, la CGT et SUD Solidaires, puisque sans surprise la CFDT est restée dans son rôle de faire-valoir du gouvernement et d’un pseudo dialogue social, et que le syndicat FO est en proie à des contradictions internes avec un porte-parole, Jean Claude Mailly, ami de longue date de l’actuelle ministre du travail, qui n’appelle pas à manifester, et de nombreuses cellules locales du syndicat qui sont consternées par ce comportement.

Mobilisation réussie

Mais malgré l’absence de front syndicat unitaire, la mobilisation a été particulièrement bien suivie pour une rentrée sociale. Si la rentrée étudiante n'a pas encore tout à fait eu lieu, c'est tout de même bien sur la jeunesse que le mouvement a pu compter pour démarrer : plusieurs blocus lycéens ont été organisés, avec plus ou moins de succès, dès la rentrée et le jour même.

Nouveauté de cette manif, les forains, venus en nombre et en spectacle. Il et elles l'ont bien compris : c'est devant les syndicats que ça se passe. Ilelles ont naturellement pris place entre eux et le désormais traditionnel « cortège de tête », leurs 4x4 séparés tout de même d'un bon mètre de ce dernier qui, quand ils entament la marseillaise leur répond « Tout le monde déteste la marseillaise ! ».
La convergence est très ponctuelle entre le mouvement social et les forains et ne va pas très loin. Mais elle peut quand même être vue comme une bonne nouvelle si l'on sait profiter de la simple opposition au gouvernement que nous partageons, certes pour différentes raisons. Le cortège de tête fait des petits.

D’ailleurs la tête de cortège était diverse, composée entre autre d'un cortège lycéen, de sorcières, d'un Pink-Block, d'un phoenix, d'un AG de lutte, d'une fanfare invisible, de jeunes, de vieux, de syndicalistes fatigués des sonos en plus d'un imposant black block d'environ 2000 personnes au plus fort du parcours. On avait fait le constat avant l'été de l’efficacité de plus en plus grande des forces de l'ordre à gérer plus ou moins violemment les affrontements avec le Black-Block, de leur capacité à apprendre de nos micro-victoires.
Dès la rentrée on avait pu lire un très intéressant appel à ce que le cortège de tête reprenne des couleurs, à poursuivre les dynamiques amorcées avant l'été de multiplier les pratiques et les mondes qui s'y côtoient, à déborder des manifestations depuis des positions plus inclusives des fatigué.e.s des sirènes syndicales.

« Il nous faut retrouver l’art de la composition entre une variété de formes d’action qui s’était esquissé au printemps 2016 » pouvait on lire dans cet appel.

On avait aussi pu entendre dans des AG des appels à continuer à penser le cortège de tête comme également autre chose qu'une force d'affrontement direct avec la police et nous avons été nombreu.ses à être étonné.e.s du faible dispositif policier apparent aux abords du point de rassemblement : pas de fouille à l'entrée, pas de cordon de flic entourant le cortège, de nombreuses rues adjacentes gardées par un seul policier et son ruban, pas d'hélicoptère. Il est vrai que le parcours était sans vrai danger, sans enjeu stratégique majeur pour l'ordre. Mais de voir des lignes de flics se reculer silencieusement de 15 mètres dans des rues adjacentes à l'approche du cortège du tête, d'avoir en face au moins 300 mètre d'horizon avant de tomber sur le moindre uniforme bleu-national donnait à cette manif un aspect un peu déroutant, improbable.

Tout le monde s’attendait à de fortes tensions avec la police

C’est peu dire que tout le monde s’attendait à une confrontation avec la police. La dernière grande manifestation, le 1er mai, ayant été le théâtre d’un véritable déchaînement de violence coté policier (voir notre récit). La confrontation était surtout attendue parce que c’est la nature même du pouvoir incarné par Macron que de faire avancer de front politiques anti-sociales et durcissement sécuritaire.

Depuis le tournant néolibéral du début des années 80, un même processus semble à l’oeuvre dans tous les pays qu’on continue de qualifier de “grandes démocraties” en dépit du bon sens, et peut-être plus particulièrement en France : le retrait de l’État social au profit de l’État sécuritaire.

Si le capitalisme d’après guerre honorait encore une certaine répartition des richesses entre le capital et le travail, le capitalisme financiarisé dominant depuis les années 80 oriente définitivement les richesses vers le capital. L’individu est laissé seul responsable de saisir ses “chances” parmi les “opportunités” du marché, un domaine dans laquelle la sauvagerie pure est généralement la plus payante, et qui conduit inévitablement à une aggravation des inégalités en ayant pour résultat de concentrer les richesses dans les mains d’un plus petit nombre de personnes. Néanmoins les États doivent nécessairement se redéfinir à l’aune cette nouvelle configuration, puisque le bien-être des citoyens ne relève plus de leurs prérogatives mais de la responsabilité des citoyens eux-mêmes, dont la liberté se résume ainsi à des calculs d'investissements. La forme présente du capitalisme exige donc des États qu’ils abandonnent toute vocation sociale et qu’ils s’emploient uniquement à assurer la tranquillité des échanges, par les moyens sécuritaires nécessaires.

L’actuel Président français était le candidat néo-libéral, ancien banquier d’affaire, soutenu par les grandes entreprises, il a fait campagne en parlant de la France comme d’une “startup nation” et s’est immédiatement affirmé comme Président autoritaire. Ce n’est donc absolument pas par hasard si la nouvelle Loi Travail arrive en même temps que le projet d’état d’urgence permanent ; au lieu de porter assistance aux inévitables laissés pour compte du marché (sans-emploi, sans-papiers..), le rôle de l’État est réduit à frapper préventivement sur les foyers de contestation et à réprimer toute révolte contre ce capitalisme par exclusion (Saskia Sassen).

Ce n’est pas d’hier qu’en France les classes populaires, les étrangers, ou les héritiers de l’immigration, vivent sous domination policière, mais depuis la proclamation de l’état d’urgence par l’ancien Président François Hollande, le champ des personnes visées par ce régime d’exception ne cesse de s’étendre, et ce n’est pas par hasard s’il vise aujourd’hui tous les déclassés que ce système produit à plein régime.

Peu d’affrontements, chacun retient son souffle

Mais pour cette première manifestation du premier mouvement social de l’ère Macron, il n’y a eu que très peu d’affrontements avec la police finalement, sauf à Lyon par exemple, où la partie du cortège qui se trouvait devant la banderole intersyndicale a été attaquée et gazée à plusieurs reprises, avant qu'une centaine de personnes soient prises dans une nasse pendant près d'une heure et demie jusqu’à ce que celle-ci se brise grâce à la solidarité du reste du cortège.

À Paris en revanche, une très faible présence policière, et très peu de casse du coté du cortège de tête : un Mcdonald's à peine repeint et deux sucettes Decaux. Évidemment pas de violence sans objet. Une manière de prouver, car il en est encore terriblement besoin, que la violence naît toujours de l'État, du pouvoir, de la police, de la structure oppressive. Ce que l'ordre appelle violence et qui n’inclut pas la sienne n'est qu'une réaction d’auo-défense. C'est cela que le cortège de tête a pu redécouvrir ce jour là. Des nombreux panneaux ont tout de même été ouverts et leurs affiches remplacées par des messages faits-maison, très inventifs dans l'ensemble. Chacun.e aussi reprenait ses marques. Si les porteur.euse.s de banderoles était très déterminé.e.s, leur coordination a parfois eu du mal à se faire et le cortège a dû retrouver des automatismes un peu effacés. C'est ce qui s'est passé par exemple à l'approche du commissariat gardé (que les flics avaient oublié de reculer de 15 mètres), quand un canon a eau a aidé à repousser la charge du Bloc et qui s'est quand même pris 1 molotov. Une autre fois le cortège s'est arrêté pour essuyer des charges latérales sans grand dommage même si à notre connaissance trois personnes ont été blessées, une évacuée et quatre autres interpellées. Il y a eu environ cinq grenades désencerclantes, une dizaine de grenades assourdissantes (les mêmes que celles qui ont estropié Robin à Bure), moins de dix grenades lacrymogènes, et de nombreux flash-ball tirés : rien qu'un bon entraînement de rentrée pour un Black Block d'environ 2000 personnes même si les suites de cette manif pour les personnes blessées ou interpellées ne sont pas à minimiser et qu'il s'agira de les suivre de près.
Pas de fouilles à la sortie non-plus. Seul le service d'ordre de la CGT a quand même essayé d'interdire le passage à quelques personnes, en plus d'avoir frappé 3 femmes à coups de poings et de casques parce qu'elles avaient réagi à une remarque sexiste, honte à eux et qu'ils ne remettent plus les pieds dans nos manifs !

Mais du peu de présence policière à Paris ce jour là, il y a sans doute des déductions à faire.

La “grève” des flics

La raison la plus évidente est sans doute le mouvement de “grève” ayant touché la police le même jour, nombre d’agents sont épuisés par les sollicitations permanentes de l’État et en un certain sens il est possible de les comprendre ; au cours de l’année dernière, sans même compter Nuit Debout et toutes les manifestations du dernier mouvement social, il leur a été demandé d’assurer un quadrillage total du territoire pour visibiliser l’état d’urgence, de sécuriser la tenue de deux élections nationales, d’une coupe d’Europe de football, de démanteler le campement de Calais, et de mener la chasse aux migrants à Paris, Calais, et aux frontières. Cependant, il est utile de préciser que les policiers n’ont normalement pas le droit à grève, ce qui ne les empêche pas de faire des manifestations sauvages, cagoulés et armés, ou de déposer massivement des arrêts de travail pour ne pas travailler tout en continuant à être payés, contrairement à tous les autres grévistes.

La peur du bloc

Une autre hypothèse, qui n’est pas contradictoire avec la première, c’est que la police a pu finir par admettre pendant l’été qu’elle est dépassée par le black bloc ; entre le début et le milieu du mouvement social de 2016, celui-ci est passé de 300 à 4000 personnes. En terme de difficultés posées à la police, inutile de dire que c’est d’un tout autre effet ! Et rétrospectivement, il est permis de supposer que l’extrême niveau de tension des manifestations de l’année dernière (notamment lors de la manif du 14 juin 2016), tient peut-être au fait que la police a sous-estimé la capacité d’auto-défense du bloc, devenu massif, et qu’elle a cru pouvoir le gérer par l’intimidation et la violence comme elle le gérait quand il était beaucoup plus petit. Le 12 septembre, dès la première manifestation du nouveau mouvement social, le black block comptait déjà environ 2000 personnes.

Examen parlementaire du projet d’état d’urgence permanent

Enfin, une dernière hypothèse à ne pas exclure pour expliquer l’inhabituelle discrétion policière lors de la manifestation parisienne, c’est l’examen le même jour au Parlement du projet de loi visant à faire entrer dans le droit commun les dispositions exceptionnelles de l’état d’urgence, c’est à dire visant non pas à sortir de l’état d’urgence mais à entrer définitivement dans l’État policier. Ça aurait évidemment été du plus mauvais effet, que le jour même de l’examen de ce texte liberticide par les députés, la rue soit en même temps le théâtre des violences policières qui sont permises et encouragées par ce dispositif sécuritaire.

Quelques exceptions néanmoins...

Il y a bien sûr des flics qui n'arrivent pas à se contenir, et on les dirige vers les cibles pour qui ces consignes ne s'appliquent pas. C'est le cas par exemple du journaliste indépendant Alexis Kraland, de Taranis News qui s'est encore une fois fait menacer, frapper et humilier par une police qui le considère comme un ennemi intime (comme en témoigne des posts Facebook appelant à l'élimination pure et simple de lui et son collègue Gaspard Glanz).

…pour nous rappeler que les violences d’État vont se poursuivre.

L’état d’urgence est ce régime d’exception que Macron veut rendre permanent, par lequel la police est autorisée à priver un citoyen de ses droits, et à le traiter comme “terroriste” (“islamiste” ou “d’ultra-gauche”, ou même “islamo-gauchiste”) dès lors que son comportement résiste aux injonctions normatives. C'est un modèle de société qui s'impose lentement dans lequel le champ des personnes incluses dans la notion de “citoyenneté” tend à se réduire méthodiquement, en conditionnant le titre de “citoyen” et les droits y afférents à la poursuite d’un “bon comportement” : ce que certains ont bien compris, comme en témoigne le cortège forain qui a bien vu que pour faire entendre sa contestation par un gouvernement sourd, ils devaient se déclarer « bons citoyens, républicains et nationalistes » en chantant l’hymne national). Quiconque sort de cette norme est privé des avantages que la domination octroie, au même titre que celles et ceux qui n'y ont jamais eu droit. Et à mesure que l'appétit de celles et ceux qui sont dans la norme augmente, les limites de celle-ci se restreignent, excluant de plus en plus de personnes du partage des richesse, de l’espace public, et de la vie elle-même.

Face à cela, il s'agit d'affirmer que ce modèle normatif ampute l'humanité, l'handicape, et que la gestion de ces handicaps par des médecins, psychologues, spécialistes de la souffrance au travail, à la maison, à l'école, est loin d’avoir le goût d’une réelle émancipation de ce modèle. Il s’agit de ne pas l’oublier, et d’occuper sans relâche toutes les autres manières de vivre. Ce qu’ont bien compris les sorcières du comité anarchiste de Paris VII, réunies en cortège derrière la banderole “Macron au chaudron !” et affirmant ni plus ni moins : «Militantes, féministes, émeutières, nous nous sommes échappées des cases normatives de la société. Notre exclusion a fait de nous des sorcières».

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