«En deux mois, l’idée de se rendre ingouvernables s’est répandue partout»

Entretien spécial avec Crimethinc, né aux US des pratiques “Do It Yourself” dans le milieu des années 90, qui se conçoit comme un réseau décentralisé ayant pour but d’aider à l’action collective de différents groupes autonomes. Aujourd'hui, après plus de deux décennies d'édition, d'organisation et d'aventures, il fonctionne comme un réseau anonyme couvrant plusieurs continents. Nous y contribuons occasionnellement, comme ici ou . Dans cet entretien, nous revenons plus spécifiquement sur la situation aux États-Unis en ce moment, sur les manifestations de Charlottesville où une militante antiraciste, Heather Heyer, a été tuée par les fascistes dans un attentat à la voiture bélier, ainsi que sur les terribles suites judiciaires que subissent les manifestants du bloc anticapitaliste ayant perturbé l'inauguration présidentielle de Trump.

Quel est l’état des forces anarchistes aux US en ce moment ?

Le mouvement anarchiste n'était pas particulièrement fort il y a un an. Nous avons gagné des participants et des forces grâce à Occupy et Black Lives Matter, mais lorsque ces luttes se sont calmées, les organisations autoritaires de gauche ont pu délégitimiser et marginaliser les anarchistes, en répandant la peur de la «violence» et autres déformations simplistes de notre identité politique. La plupart des infrastructures (infoshops, programmes sociaux, etc.) de l'ère anti-mondialisation ayant disparues, les anarchistes pouvaient se réunir dans les rues pour manifester avec d'autres pendant des événements ponctuels, mais entre chacun d’eux nous étions largement divisés en petits projets et groupes d'activistes, nous appuyant sur Internet pour rester en lien. Après l'élection de Trump, tout à changé.

Qu'est-ce que l'élection de Trump a changé?

Les démocrates avaient espéré gagner la présidence avec Hillary Clinton, et même des groupes autoritaires de gauche s’étaient organisés dans cette perspective. Soudainement Trump devint Président, et aucun d’entre eux n’était préparé ou n’avait de stratégie. La plupart des gens à gauche étaient sonnés et confus, se renvoyant les uns les autres la responsabilité de la défaite, ou cherchant des raisons probantes de s’opposer à un gouvernement démocratiquement élu. Seuls les anarchistes, qui s’opposent au pouvoir d’État lui-même et pour qui les élections sont illégitimes, étaient en mesure de se mettre immédiatement en mouvement aux côtés des autres franges rebelles de la population. 

En deux mois, l’idée de se rendre ingouvernables s’est répandue partout.

Le mode d’organisation des anarchistes a suscité l’intérêt national après les confrontations lors de l’inauguration présidentielle de Trump le 20 janvier. Quelques jours plus tard, lors de la première tentative de Trump d’implanter le Muslim Ban, des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis ont utilisé des techniques d’action directe pour bloquer les aéroports. Les techniques et analyses anarchistes étaient soudainement utilisés dans une partie beaucoup plus importante de la population. Ça continue depuis, chaque fois que les gens ont besoin de s’organiser contre les fascistes, les politiques racistes de contrôles aux frontières, et autres aspects de l’ère Trump.

D'ici nous pouvons constater que la menace permanente de la présence de Trump au pouvoir semble avoir pour effet principal de relégitimer les autorités qui sont en grande partie responsables de son arrivée au pouvoir. Le directeur du FBI apparaît comme une icône démocratique après son témoignage sur les tentatives de Trump d'interférer dans l'investigation de ses liens avec la Russie, le Pentagone passe pour un temple de la rationalité en temporisant les menaces de Trump contre la Corée du Nord, et les médias traditionnels peuvent se positionner sans vergogne en tant que garants de l'objectivité face aux accusations de «Fake News» de Trump, alors que dans un passé pas si lointain, les mêmes mentaient allègrement sur les soi-disant «armes de destruction massives» pour justifier et soutenir les guerres américaines à l'étranger. Finalement, ne devrions-nous pas voir dans la menace Trump la meilleure arme du capitalisme pour se relégitimer en temps de crise?

Tout ce que vous dites est juste: la Présidence Trump a réussi à relégitimer pour certains démocrates (que nous pourrions nommer “extrême-centre”) d’autres formes de gouvernance, incluant le FBI. Mais l’administration Trump a aussi dévalorisé le gouvernement Étatsunien en lui-même aux yeux de certaines personnes. Si le système démocratique rend possible l’arrivée au pouvoir d’un type comme Trump, il ne requiert pas de recourir à une analyse anarchiste trop sophistiquée pour comprendre que s’opposer à Trump suppose de prendre position contre la légitimité de ce système.

Nous pensons que plutôt qu’imaginer qu’il n’y a qu’un seul bloc social unitaire (“l’opinion publique”) qui posséderait un sens commun de ce qui est légitime, ou d’imaginer deux corps sociaux rivaux (la Gauche et la Droite), nous devons envisager la situation aux États-Unis aujourd’hui comme un conflit à trois branches entre l’extrême-droite (des fascistes de base aux politiciens républicains), les néolibéraux ou “extrême-centre” (Clinton, les démocrates, et tous ceux qui croient qu'il pourrait y avoir un «retour aux affaires comme d'habitude» après Trump), et les mouvements sociaux en dehors de l’État (incluant les anarchistes, différentes formations de gauche, et les rebelles sans affiliation qui ne se définissent pas politiquement mais qui participent à la révolte de la rue).

Quand nous regardons les choses sous cet angle, nous voyons que la Présidence Trump aide à polariser ces trois groupes, elle attire plus de personnes de droite vers le fascisme, inspire plus de gens à gauche à rejoindre les mouvements autonomes, et convainc les personnes de “l’extrême-centre” (qui semblaient être la majorité de la population il y a un an, mais qui pourraient en devenir la plus petite partie bientôt) que tout le monde des deux bords est devenu fou.

En pratique, bien sûr, les partisans du néolibéralisme ne sont pas différents de ceux de Trump, en ceci qu’ils veulent un gouvernement fort et répressif, tout comme Trump représente beaucoup moins une position nationaliste qu’une continuité des politiques néolibérales. Son nationalisme consiste essentiellement à définir contre qui la police doit orienter sa violence.. Mais quand nous regardons la position que le Washington Post et autres “centristes” ont pris contre les antifascistes, suggérant qu’ils sont aussi mauvais que les fascistes, nous voyons bien que les centristes, aussi, sont partisans de la répression et des violences policières dans des proportions quasiment identiques.

Après les événements à Charlottesville, comment évaluez-vous la menace fasciste dans le pays ?

Les fascistes représentent une menace grandissante, et ils ne vont pas disparaître de sitôt. Après Charlottesville, ils ont atteint une limite ; cela va désormais être dur pour eux de s’organiser en public ou de convaincre les gens qu’ils ne seraient pas réellement fascistes. Nous nous attendons à ce qu’ils se rabattent désormais sur des modes d’organisation et des attaques plus clandestines. Mais le gouvernement Étasunien sous sa forme autoritaire reste la menace principale : même sous Obama, le gouvernement a beaucoup plus oeuvré à implémenter un programme raciste que n’importe quel groupe fasciste aux États-Unis, et même plus que tous ces groupes réunis.

Comment vous les combattez en pratique ? Autrement dit: comment s’organise l’auto-défense contre les fachos dans un pays où le port d’arme est légal ?

Les fascistes ont été battus à Charlottesville parce les gens ont utilisé une variété de techniques pour les combattre.

Plutôt que de leur offrir une bataille rangée entre deux forces symétriques, auquel cas l’escalade de violence à laquelle ils sont préparés serait inévitable, c’est un mélange de groupes religieux pacifiques, de militants anarchistes, de racisés en colère, et d’autres gens, qui se sont opposés à eux en même temps. Il en résulte qu’il n’a pas été facile pour eux de choisir une seule technique, et ils ont été à plusieurs reprises surpris et confus. La meilleure chose que nous puissions faire est de répondre aux fascistes par un grand nombre de personnes agissant de façon indépendante, créant ainsi un environnement dans lequel il leur est difficile de contrôler l’espace. Mais il est surtout crucial de ne pas sacrifier au nombre des participants la liberté d’action de chacun d’eux ; les manifestations antifascistes doivent être incontrôlables et imprévisibles. Elles ne doivent pas être dominées par les groupes de la gauche autoritaire, car elles risqueraient de devenir impuissantes face aux fascistes.

Photo: AP

Quant aux armes elles-mêmes, oui, elles sont dangereuses. Aujourd’hui, la plupart des gens des deux côtés du conflit ne sont pas encore prêts à mourir. Mais plus la situation devient tendue, plus il y d’armes qui apparaissent dans les manifestations, et plus probable est la possibilité que des gens soient tués. Nous devons nous interdire l’erreur de croire que les armes peuvent résoudre le problème du fascisme, qu’on ne peut résoudre que par la mobilisation et la transformation sociale, pour laquelle les armes ne sont qu’un tout petit outil qui ne peut faire que des toutes petites choses.

L’essentiel de la lutte antifasciste n’a pas lieu dans les affrontements de rue.

Cela se passe dans la façon dont nous élevons nos enfants, dans des conversations difficiles sur nos lieux de travail et dans les dîners familiaux, dans les relations que nous entretenons avec nos voisins, et dans notre capacité à rendre possible la vie commune. Pour triompher, nous devons permettre aux personnes de tous genres, ethnies et religions de travailler ensemble pour survivre aux épreuves du capitalisme; nous devons créer des mouvements qui peuvent offrir à tous plus que les fascistes ne le pourront jamais.

La solidarité avec les manifestants antiracistes de Charlottesville est-elle plus évidente qu'avec les manifestants du J20?

Oui, dans une certaine mesure. Des dizaines de milliers de personnes se sont mobilisées contre les manifestations fascistes immédiatement après Charlottesville. Mais la situation est forcément différente. 

À Washington DC, le jour de l'inauguration de Trump, toutes les forces de l'empire le plus puissant de l'histoire du système solaire étaient dirigées contre les manifestants du bloc anticapitaliste: 27 000 agents de sécurité contre 500 manifestants courageux. 

(Il y avait des dizaines de milliers d’autres manifestants aussi, mais la police ne les a pas considérés assez dangereux pour en arrêter un seul d’entre eux). Considérant cela, c’est incroyable que moins de la moitié seulement des manifestants anticapitalistes aient été arrêtés, et que toute la partie Nord du centre ville eût été transformée en zone incontrôlable pour le reste de la journée.

Ceux qui ont été arrêtés font face des procédures judiciaires sans précédent ; ils ont tous été menacés de 75 ans de prison ou plus.

Par contraste, à Charlottesville, les flics n’ont pas bougé. Ils se sont éloignés quand les néo-nazis frappaient les gens, ils n'ont même pas fait de rapport lorsqu'un grand sorcier du KKK a tiré sur un groupe de manifestants juste devant eux. Finalement, ils ont annulé l’autorisation de manifester des fascistes et ont appelé la garde nationale, mais ils ne l'ont fait que parce que les antifascistes courageux ont risqué leur vie pour les forcer à le faire.

Nous parlons donc de situations différentes, de différents types de menaces: d'un côté, la répression systématique et maîtrisée de l'État, de l'autre côté, la violence imprévisible des fascistes de base, pour laquelle la police crée un espace.

Quelle est la situation actuelle pour les personnes arrêtées lors des manifestations du J20?

Les premiers procès pour les inculpés du J20 ne vont pas se tenir avant le mois de novembre au plus tôt. Dans l’intervalle, les inculpés sont dans les limbes, avec un futur incertain. Nous devons faire pression dans le monde entier pour attirer l’attention sur leur sort. S’il devient possible d’arrêter des centaines de personnes et de tous les condamner à passer le reste de leur vie en prison simplement pour avoir participé à une marche, nous verrons l’avènement d’un totalitarisme sans issue dans les rues, et probablement partout dans le monde.

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