Macron à Calais avec el-Assad et Poutine

Tragédie de l'été 2017, le premier épisode de canicule n'a pas tué Jean-Marie Le Pen, et l'élection présidentielle n'a certainement pas eu raison de ses idées. La défaite formelle de sa fille présente au contraire l'avantage certain de pouvoir continuer l'application des volets identitaires et sécuritaires de son programme sous couvert d'avoir justement « fait barrage » à celui-ci. Le fait que plus d'un électeur sur deux ait déserté les urnes ne semble pas suffisant pour affecter l'enthousiasme débordant de la petite sphère médiatique vis à vis du président si mal élu, comme en témoigne l'invraisemblable capacité de celle-ci à s'extasier de choses aussi dérisoires qu'une poignée de main avec Trump ou d'un timide affront à Poutine

Ainsi ne laisse-t-on passer aucune occasion d'encenser le « génie de la communication » du jeune prodige, fusse au risque de témoigner surtout du naufrage de tout esprit critique : l'épisode «Make our planet great again», par lequel Macron a pu se positionner à peu de frais comme un chef d'État équilibré face à l'irresponsable Donald Trump quand ce dernier s'est désengagé de l'accord de Paris sur le climat, est un modèle du genre. De chaque coté on prend appui sur le néant d'en face pour flatter son propre camp et laisser croire qu'il y a une différence entre les deux, mais le nationalisme borné de la rengaine «America First» ne saurait suffire à nous faire oublier la médiocrité de cet accord sur le climat, son refus total de remettre en question la société productiviste et consumériste qui est à la source du réchauffement climatique, et encore moins le fait que cet « accord historique » ait été signé pendant que les opposants écologistes étaient assignés à résidence, et que la marche pour le climat était interdite et réprimée. De même, s'il est permis de prendre Macron au mot, nous sommes fondés de nous demander quel aspect du programme pour rendre la planète «great again» justifie de nommer Gérard Collomb au poste de ministre de l'Intérieur, d'envoyer dès le premier jour 150 policiers de plus à Calais, et de le laisser nier sans état d'âme la traque des exilés, alors que même le Défenseur des Droits dénonce un « déni d’existence » et un harcèlement policier « d’une exceptionnelle et inédite gravité ». Mais comme on pouvait s'y attendre, c'est exactement le jour où le ministre des flics recommande tout en finesse aux associations calaisiennes d'aide aux migrants d'aller « déployer leur savoir-faire ailleurs » que Macron en appelle à « la plus grande humanité » vis à vis des migrants, rempilant ainsi pour l'antienne « humanité et fermeté » soutenue par tous les gouvernements successifs avant lui et signifiant ni plus ni moins la continuité des persécutions policières et des déportations. Pendant sa campagne, Macron avait même élevé au rang de promesse électorale le principe de dire une chose et de mettre en application son contraire.

Sans doute faut-il en déduire que c'est au nom de cette discipline que pendant l'entre-deux-tours des législatives, assuré d'obtenir la majorité absolue à l'assemblée nationale, le mouvement En Marche affirmait sans complexe qu'il jouerait le rôle de majorité « en même temps » que celui de contre-pouvoir. Et puisqu'il est à ce point possible de se moquer du monde, autant continuer ; ainsi nous vend-t-on une sortie de l'état d'urgence « en même temps » que de le rendre permanent, ce qui revient donc à rentrer dans l'État policier et non à sortir de l'État d'urgence. Dire qu'on a eu peur d'une potentielle élection de Marine Le Pen et de son risque totalitaire, nous voilà rassurés, la République est triomphante.

Enfin, nous ne rendrions pas suffisamment grâce au charme tout particulier de ce président ouvert au monde sans mentionner ce que nous découvrons seulement maintenant : la petite provocation faite à Poutine avait pour contrepartie dissimulée de se coucher devant Bachar el-Assad en Syrie. « Je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar el-Assad était un préalable à tout » prévient-il ainsi dans huit journaux européens pour annoncer ensuite que le départ du président syrien Bachar el-Assad n'est pas une priorité pour la France.

S'il est évidemment navrant de voir Macron s'aligner sur le positionnement politique qu'il reprochait à Le Pen et Mélenchon pendant la campagne, il est pour le moins vertigineux de constater que ce n'est que pure continuité, puisque depuis les attentats du 13 novembre c'était aussi le positionnement de Hollande, ce que ni Mélenchon ni Le Pen n'avaient jugé utile de rappeler lorsqu'ils étaient attaqués sur ce point. Cela montre au passage qu'en dépit des débats d'apparence sur le sujet, où chacun joue à se chercher des différences, tout le monde est finalement d'accord pour laisser Poutine commander une guerre aux objectifs de plus en plus indiscernables en Syrie.

C'est fou tout ce qu'une élection gagnée contre le FN permet de faire.

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