L’hypothèse Mélenchon (ou les malheurs de la vertu)

Voilà Mélenchon, touchant presque au but, ou le faisant croire avec un tel talent qu’il parvient même à ré-orienter vers sa candidature la notion de « vote utile ». Car évidement, le Parti Socialiste, trahissant inlassablement ses électeurs après chaque élection, n’a ici nul besoin de Mélenchon pour rejoindre enfin les poubelles de l’histoire. Il s’était condamné lui-même, comme certains de ces homologues européens avant lui, par les effets désastreux de ses politiques d’austérité. Mélenchon se préparait de longue date à la mort du PS et arrive à point, sa progression fulgurante dans les sondages déclenchant d’ailleurs de la part des médias libéraux une contre-attaque d’une telle ampleur qu’elle le rendrait presque sympathique. Pour autant, est-il raisonnable de croire sans précaution aux promesses du candidat Mélenchon ? Il y a neuf mois nous avions publié sur ce site un premier bilan d’étape de sa campagne, nécessairement critique vu les compromissions auxquelles elle sacrifiait pour se donner une respectabilité républicaine. À quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon nous place devant un double constat ; les compromissions n’ont pas cessé, et apparement elles sont rentables. 

Depuis qu’il nourrit des ambitions présidentielles, il doit en permanence assumer des contradictions a priori difficilement conciliables, en premier lieu celle qui consiste à se décrire comme le candidat de la VI° République tout en se présentant à l’élection en portant fièrement sur soi le tissu usé de la V°, parfois à grand renfort de références gaullistes. Mais surtout, il y a cette question qui paraissait insoluble à tous les ambitieux de gauche avant lui ; comment concilier leur narcissisme caverneux avec la prétention de représenter la voix du peuple ?

En 1974, Mitterand tente de résoudre la contradiction en allant à la présidentielle avec le slogan « La seule idée de la droite, garder le pouvoir. Mon premier projet, vous le rendre. », sans succès. En 2012 Mélenchon essaye avec le slogan « Prenez le pouvoir », sans succès non plus. La recette est peut-être finalement trouvée dans l'affiche de Mélenchon de cette année ; « La force du Peuple », jouxtant son portrait dans une mise en scène évoquant là aussi très lourdement Mitterand, « la force tranquille ». Ainsi Mélenchon s’applique-t-il à camoufler sa convoitise du pouvoir en répétant à l’envie que voter pour lui c’est voter « pour une équipe », pour « les milliers de contributions citoyennes » à son programme, tout en mettant sa personnalité au premier rang de l’opération séduction. Et pour donner à ce paradoxe des allures de cohérence, il faut convoquer Robespierre ; le titre du dernier livre de Mélenchon, « De la Vertu », est à cet égard éloquent. La « Vertu », flanquée d’une majuscule dans le livre, est pour Mélenchon – comme on s’en doute dans une campagne marquée par les affaires – la valeur qu'il entend incarner pour gouverner. C’est aussi, pour lui comme pour Robespierre avant lui, le principe autour duquel il souhaite voir se mettre en mouvement « une masse », sans nom ni figure, sinon celle du chef autour duquel elle se rassemble. La vertu est le principe qui définit le mode de relation du leader à la masse, et inversement : par son talent d’orateur, le leader convainc la masse que sa dévotion à la vertu est authentique, et discipline ainsi cette masse autour de lui, car puisque le leader est si vertueux nul ne peut décemment lui refuser son soutien. 

Cette doctrine suppose d’être en permanence rappelée ; c’est pourquoi « la vertu » telle que se l’imagine Robespierre lui commande en l’occurence de montrer son coeur en public, au moins une fois par semaine estime-t-il, pour s’assurer qu’il n’a pas trahi la cause de la Révolution. Ainsi en va-t-il de Mélenchon qui répète volontiers combien la « chaleur » de la masse lui est chère, combien il en a « besoin pour vivre », comme « du grand nombre qui [l’] appuie ». En résulte d’immenses foules avec qui le chef souffre en public, et au détour desquelles l’ambition d’un seul homme est devenue « frisson du peuple », par la force de la vertu.

Réciproquement, la masse doit faire la même épreuve de la vertu et prouver sa dévotion. Robespierre avait ses espions dans tout Paris, Mélenchon a ses trolls sur les réseaux sociaux, gluants d’intolérance et agissant comme une police du propos, ils traquent les tweets hostiles ou critiques et déversent toujours sur leurs auteurs les mêmes réponses formatées. Si une époque a vu la vertu finir par imposer un consentement total de l’opinion publique à Robespierre, l’autre consacrera un Mélenchon pour qui, déjà, l’exercice de celle-ci s’arrête aux portes de Mediapart.

Il s’ensuit chez l’un, que ceux qui n’ont pas adopté la contrainte morale de la vertu ont été considérés comme anti-révolutionnaires et envoyés à la guillotine, et chez l’autre une mobilisation assujettie à ses règles de chasteté, où les esprits critiques sont accusés de gêner la campagne.

« Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. » 
Robespierre, discours du 5 février 1794

Le problème de l’hypothèse Mélenchon est le même que pour toutes les autres hypothèses ; celui ou celle qui sera élu.e aura les commandes de l’appareil répressif savamment installé par les deux mandatures précédentes, or nous sommes en droit de suspecter que Mélenchon – comme les autres – puisse être tenté par l’idée de s’en servir à des fins politiques. Depuis cet angle d’observation, toutes ses singeries pour répliquer Robespierre sont au minimum inquiétantes sinon franchement glaciales. Comme Mélenchon, pour qui il faut que « commencent les jours heureux », Robespierre aussi devait réaliser le Bonheur du peuple, au lieu de quoi, pour le triomphe de la vertu il en a massacré une partie.

Certes nous n’en sommes pas là, mais inutile de se compromettre par excès de naïveté ; Mélenchon peut bien se fendre d’un mot pour Adama Traoré, obligé par les multiples mobilisations contre les violences policières, sa complaisance assumée à l’égard de l’institution policière que nous dénoncions déjà il y a neuf mois s’est installée durablement dans l’écriture du personnage, et sied à ravir à sa volonté d’apparaitre dans les habits d’un potentiel chef d’État. Quand il dit que « un policier se déshonore en frappant un homme à terre », c’est pour mieux isoler son cas, en réfuter le caractère structurel, et nous servir ses vues sur ce qui fait selon lui « l’honneur de la police ». Dans le même esprit, s’il affirme pendant le dernier débat présidentiel que « la raison commande de sortir de l’état d’urgence », ce n’est pas sans préciser subrepticement que ce serait « au moins pour un temps », n’excluant donc pas d’y avoir recours lui aussi. Puis c’est sur TF1, dans l’émission « Demain Président » qu’il explique tranquillement que pendant que se réunira « l’Assemblée Constituante » pour écrire le passage à la VI° République il entend bien gouverner sous le régime de la V° ; « comptez sur moi pour utiliser tous les pouvoirs que cette constitution prévoit ». Et si cette perspective nous refroidit de dix degrés nous sommes priés de faire silence devant la vertu du personnage.

En attendant, Mélenchon c’est le retour assumé de l’État fort, dans le strict prolongement de sa stratégie actuelle ; construire « le peuple » par le haut, soudé autour de sa personne et du respect de sa fonction, si besoin par des moyens coercitifs, comme la réintroduction du service militaire pour soumettre les nouvelles générations au nouveau roman national, quoique pas si différent de l’ancien finalement, car toujours identitaire et tricolore.

D’ailleurs de « Constituante » il n’y en aura point (depuis quand les politiciens tiennent leurs promesses ?). Ou du moins, pour que le processus constituant puisse espérer être autre chose qu’un simple masque ; il faudra un choc, et à priori plutôt de l’ordre d’une grève totale que d’une élection certifiée ancien régime. Il faudrait d’ailleurs un mouvement si massif qu’il écrase par avance la possibilité d’un coup d’État d'extrême-droite.

L’horizon est pour le moins effrayant, dans cette présidentielle comme dans toute élection il n’y a que des mauvais choix. Encore quelques jours à tirer avant la fin des faux espoirs, après il faudra reprendre la lutte quotidienne pour améliorer sans délai la vie de tous les jours.

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