Jean-Luc Mélenchon devant la Maison de la Radio à Paris, le 1er juillet 2010.
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Mélenchon ne joue pas le jeu

Petit bilan d'étape au sujet du candidat Jean-Luc Mélenchon.

En faisant le choix du 20 heures de TF1 pour lancer sa campagne, Mélenchon ne pouvait pas ignorer qu'il prenait le risque d'apparaître en viel apparatchik solitaire, qui s'obstine au mépris de la raison à croire à son destin présidentiel. C'est toute la difficulté d'une prestation sur cette chaine très connotée, doublée de celle d'expliquer comment il revendique le renouvellement de la classe politique tout en s'affirmant lui-même candidat. À son crédit demeure néanmoins une certaine efficacité tactique : il y avait la volonté d'aller vite, bien sûr, pour prendre de vitesse les autres prétendants à la candidature et - fort de ses 12% d'intentions de vote dans les sondages - saboter par avance l'éventualité d'une primaire. De ce point de vue le coup est plutôt réussit, et si on se met un peu à sa place on ne peut pas complètement lui donner tord ; sous pression du parti socialiste la compétition est pipée d'avance, la «Belle Alliance populaire» créée par Cambadélis pour «dépasser le PS» et organiser la primaire n'a d'ailleurs pas tardé à le démontrer puisque sa première «assemblée nationale» s'est faîte en l'absence d'EELV, du PRG, des «frondeurs» et des aubrystes, et ceci avant de se condamner bien proprement, quelques jours plus tard, en annulant son université d'été de peur que la gauche s'y invite.

Sauf que, ce coup politique aura peut-être eu pour effet de diffuser le sentiment que Mélenchon est potentiellement moins médiocre que les autres, et sans doute l'était-il vraiment en anticipant l'inanité d'une primaire, mais entre-temps tout ne s'est pas passé comme prévu, il y a eu Nuit Debout et quatre mois d'une contestation sociale diverse dans ses formes d'expression et tenace sur la plupart des fronts. Deux événements pour lesquels Mélenchon devait logiquement s'affirmer comme étant le «débouché» naturel, à moins de rendre son projet totalement illisible. Or justement il ne semble pas du tout avoir pris la mesure de ce qui s'est joué pendant ces quatre mois, il est dans une autre sphère lointaine où les enjeux immédiats sont les 500 parrainages et la stature de présidentiable. C'est vrai que sa situation n'est pas la plus enviable en la période, la stature qu'il recherche appartient à la V° République, cette vielle chose malade d'elle-même qu'il doit néanmoins incarner tandis qu'avant même d'y parvenir il en est déjà intoxiqué. Cela l'oblige par exemple, à honorer pour la police des égards qui trompent immanquablement son jugement. On l'entend plus rarement sur l'état d'urgence ; certes il ne manque aucune occasion de dénoncer les postures d'autorité de Manuel Valls, mais s'empêche dans le même temps de voir que le glissement totalitaire de l'Etat est autrement plus profond et de nature systémique. Ainsi les violences policières sont-elles réduites dans ses mots à «un policier qui se déshonore en frappant un homme à terre», ceci pour mieux servir le discours qu'il nous délivre juste derrière sur tout ce qui fait selon lui «l'honneur» de la police.

La stature de présidentiable coûte cher, et apparemment le pouvoir politique ne se laisse pas conquérir sans donner à becqueter au pouvoir policier. JLM avait mis un point d'honneur à soutenir Jerome Kerviel contre la Société Générale mais s'indigne que les vitrines des banques puissent être esquintées au passage d'une manif. Il condamne celleux qui se masquent, mais ne trouve pas contradictoire de le dire depuis la course présidentielle où tout est exercice d'apparences. Il ne craint pas de qualifier d'«actes de barbarie» le fait que certain.e.s décident parfois de répondre aux provocations policières par des jets de projectiles, quitte à insinuer que ce serait équivalent aux attentats de Daech à Paris pour lesquels il avait employé les mêmes mots. Pour finir il montre aussi le bon exemple, quelques jours plus tard, en acceptant sans broncher de défiler dans un enclos.

Il y a quelque chose de tragique dans le cas Mélenchon, ou d'absurde ; il a cru pertinent de se donner très tôt pour mission de représenter la «France insoumise», mais lorsque l'insoumission déborde justement dans les rues et les places, lui patine encore péniblement dans le vieux monde. En 2012 il revendiquait «Place au Peuple» mais en 2016 Nuit Debout est sur la place et comme tous les responsables politiques Mélenchon n'y est pas bienvenu. Il se croit à l'avant-garde mais il occupe l'arrière-scène. Il s'obstine à croire qu'il a raison, et veut se convaincre que c'est son heure. Au point où il en est, doit-il se dire, mieux vaut continuer. Sauf que tout le monde paye la facture de son obstination, ce qui était en train de naître grâce à certains espaces de Nuit Debout et sous certains aspects du mouvement social doit avancer avec ce faux-ami encombrant.

Mélenchon ne joue pas le jeu, et il le sait bien. Sa nouvelle campagne résume sa crainte ; intitulée «Je vote, ils dégagent», elle veut encourager les français à s'inscrire sur les listes électorales pour pouvoir voter pour lui. Il a raison de s'inquiéter car quelque chose est en train de naître en ce moment ; du mouvement en cours émerge une autre stratégie que la sienne pour enterrer la V° République. Là où Mélenchon propose qu'on lui fasse confiance pour lancer une Constituante s'il est élu, des voix de plus en plus nombreuses proposent une abstention massive pour délégitimer directement le mode de scrutin. La première approche a l'inconvénient de se jouer encore selon les règles du système qu'on veut abolir, et contient évidement le risque d'être trompé. Tandis que la seconde a au moins l'avantage d'être la continuité naturelle d'une certaine sagesse populaire qui s'affirme de plus en plus massivement à chaque élection.

Mais Mélenchon nous demande de croire une dernière fois à ce mode de scrutin, une toute dernière fois. Parce qu'avec lui ça sera différent. À l'entendre on serait presque tenté de croire que «le changement c'est maintenant».

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