Quitter le récit

En novembre 2014, nous lancions le site Radical Cinema, sous le mot d’ordre Contrer le récit donné par Chelsea Manning.

Depuis sa prison militaire étatsunienne, où elle purgeait une peine de 35 ans de prison pour avoir transmis à Wikileaks les documents des exactions de l’armée US en Irak, et malgré les mauvais traitements, les mises à l’isolement, et punitions en tous genres qui l’ont poussé à plusieurs tentatives de suicide, Chelsea Manning continuait d’écrire au monde : contre l’impérialisme occidental, contre Daech, contre les lois de surveillance, pour la liberté d’expression, et les droits LGBTQI. Ni le terrible sort qui lui était fait, ni son irréductible courage dans l’adversité, n’ont jamais cessé de nous émouvoir. Pendant quatre ans, en nous rangeant derrière son mot d’ordre, nous avons tenté d’écrire comme elle, devant les puissances obscurantistes, en cherchant en nous-mêmes ce qui se tient encore contre celles-ci, et c’est donc en nous appliquant à contrer le récit avec nos mots, tel qu’il nous apparaissait là où nous étions, que nous avons tenté de peser sur un monde qui n’en finit toujours pas d’élever des murs, de cloisonner les consciences, et d’écrouer les corps exclus ou insurgés.

Cependant, si contrer le récit impliquait pour nous de fracturer quotidiennement l'apparente réalité pour en déprécier méthodiquement le caractère immuable, et rappeler ainsi la possibilité de la confronter, il nous semble désormais que cela ne peut suffire.

En effet, outre l'inévitable dépendance à l'agenda du pouvoir que produit le fait d'être toujours en réaction, et ceci bien que la production de contre-récits reste indubitablement nécessaire, il apparaît qu'il faille désormais affronter cette nouvelle forme de propagande qui se répand sous le concept de "post-vérité". À voir combien celui-ci aura servi de prétexte à réhabiliter des médias pourtant légitimement discrédités, voire à étendre l’autorité des États sur l’administration de l’information, il est difficile de ne pas déduire que sous l'espèce de vertu dont s'habille cette prétendue dénonciation des mensonges se tient le meilleur argument pour conforter les menteurs.

En témoigne la nette augmentation des intimidations judiciaires à l’encontre des associations, collectifs ou citoyens qui dénoncent ce que l'Etat dissimule, de la fabrication des inégalités aux violences policières. Là où la véritable lutte contre les fausses nouvelles exigerait de garantir la multiplicité et l’indépendance des sources d’informations, c’est tout l’inverse à quoi nous assistons, avec la tentation de concentrer l’administration de l’information entre les mains des plus puissants, voire d’établir plus ou moins ouvertement de nouveaux bureaux de la censure.

Il résulte qu’à l’intersection des discours de légitimation de la police et de la supposée lutte contre les fausses-nouvelles, il nous est demandé de croire sur parole la force publique, laquelle ne détient donc plus seulement le monopole de la violence légitime mais aussi celui de l’information autorisée. Dès lors on ne sera pas surpris de constater rétrospectivement que l'on doit à un éditorial du Guardian la diffusion du concept de post-vérité, c’est à dire à un journal qui n’a pas hésité à détruire les disques durs de Snowden sur simple injonction policière.

Cette situation se double en France d’un président tout puissant à la tête d’un parti unique, élu contre le Front National mais manifestement décidé à appliquer sa politique d’immigration, et dont l’une des premières mesures fut d’inscrire dans la norme les dispositions d’exception de l’état d’urgence. Ainsi faut-il depuis supporter d’entendre cette sordide présidence se flatter de l’accueil des réfugiés quand ceux-là sont gazés et matraqués quotidiennement, se prévaloir de la défense de l’État de droit alors que celui-ci n’a jamais été aussi diminué, ou encore, dans un même discours à Davos, appeler en français à une régulation de la finance et à une diminution des inégalités puis vanter en anglais les réformes libérales réalisées en France pour attirer cette même finance qu’on dit vouloir réguler.

Devant cette situation, et considérant l’état de nos forces, il est difficile de passer outre un certain sentiment d’impuissance. Bien sûr, le travail de contre-information n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui, a fortiori en ayant en mémoire combien l’histoire humaine doit la plupart de ses drames à des aveuglements collectifs devant des propagandes d’État, mais il y a quelque chose d’infructueux à se trouver toujours en réaction, à vouloir démentir les plus gros mensonges avec les plus petits moyens, et ainsi à se laisser dicter sans variation où vont s'orienter nos efforts.

Pour toutes ces raisons, et aussi en étant somme toute rassuré·e·s par la multiplication récente de nombreux sites autonomes d’informations locales, de réflexions, et d’échos des luttes, nous voulons désormais prendre du temps pour nous, pour repenser notre participation, en réfléchissant à la manière la plus efficace et la plus proche de nous de prendre de court le récit. Si cela signifie le quitter pour un temps, nous ne serons jamais loin et nous ne désespérons de rien ; Chelsea Manning, qui était dans la pire situation possible, a été libérée sous pression de la lutte et fait désormais campagne pour le démontage des prisons. Il y a donc des brèches qui s’ouvrent dans le monde qui se ferme.

Radical Cinema