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Fortune. Extrait nuit.

Fortune. Extrait nuit.
Extrait du film Fortune, en cours de montage + texte qui l'accompagne.
Director: Joseph Paris
Writer: Joseph Paris
With: Laurette Lalande/ Logan De Carvalho/ Vincent Dedienne/...

Fortune (film) – À propos de l'extrait nuit :

Au dessus du toit de la voiture, la clameur assourdissante des pas allongés du voisin racle agressivement le plafond et ruine ses efforts à se faire passer pour un ciel. Venu de l'extérieur, de la route sans doute, ou tout aussi probablement d'un lointain réduit de sa propre imagination, un bruit de sucre traverse les parois et lui cautérise le crane par l'intérieur.

Il ne se voit pas lui dire, encore moins maintenant, à elle ou à n'importe qui, combien il est effrayé par sa propre évasion. Il se tétanise lui-même. Il supporte si péniblement ce qui est devenu pour lui une liberté sans rivages que la perspective d’y être encore dans un jour, une heure ou même une minute suffit à l'étrangler jusqu'aux dernières limites. Comment pourrait-elle l'entendre ? Qui le pourrait ? Qui voudrait prendre ce risque, en l'écoutant, de sombrer peut-être soudainement dans le même abime que lui ? Il se dit que, très improbablement, si elle, ou quelqu'un d'autre, voulait même tenter de l'écouter ce serait impossible car il serait rendu muet tant toute tentative de description de son tourment lui paraît vaine. Il ne supporterait pas lui-même de s'entendre gémir comme ça, sur un rond-point, une complainte mal prononcée, qui n'aurait sans doute que pour effet – par un inutile détour – de le ramener violemment au fond du gouffre duquel il espérait sortir.

Qu'il se soit déshabillé dans le manoir – ne fusse que pour amuser les spectres dont il a la garde – n'aura pas aidé ses yeux à s'accoutumer à l'obscurité que forment ses incertitudes et ses spasmes, ni son corps à dépasser ce que l'incertain de son horizon oppose comme muraille infranchissable autour de lui. Il avait cru autrefois qu'il pouvait s’accommoder de tous les assombrissements, mais cet inconnu dans lequel il est lâché – et qu'on est supposé trouver beau – apparait si cloisonné de roses lourdes et bleues que tout regard au lointain lui est totalement empêché.

Il faut savoir ce que c'est que de se perde, accablantes chaussures à ses pieds, dans le néant véritable des chemins planifiés. Lui qui avait évité ces routes qui revendiquent trop ostensiblement de mener quelque part pour qu'on puisse raisonnablement y croire, était désormais arrêté sur un chemin sans bords ; le corps en déséquilibre, la tête en disproportion.

À être ainsi trop immobilisé par sa radicale appréhension, ou parce qu'il ignore tout de ce qui la détermine, il s'était laissé croire que c'était sa peur qui enrayait ses mouvements. C'était un peu – trop peu – de ce qu'il se racontait à lui-même pour s'éviter d'affronter une considérable contradiction : à savoir que c'est peut-être justement l'immensité offerte à ses déplacements, l'absolue évidence de son évasion, sa liberté trop grande, ou sa trop grande conscience de celle-ci, qui défont – en travailleurs butés et cruels – tous ses espoirs de trouver enfin un sol où se tenir debout. Il ne peut certainement plus ignorer que sa cavale, trop belle face au monde trop bas, dissimule dans ses propres promesses autant de possibles déroutes, et que les précautions prises pour vivre libre ressemblent dangereusement à une nouvelle forme de détention.

Mais c'est exactement dans le creux de cet inconnu potentiellement sordide, et dans l'effrayante hypothèse que celui-ci s'appliquera toujours à bousculer totalitaire-ment son existence, sans relâche et sans logique, jusqu'à – peut-être – lui enlever définitivement toute envie d'ajouter d'autres tentatives aux désastres déjà subis, qu'il s'acharne à se figurer qu'un peu encore de ce qui advient procède de ses propres gestes. Ses yeux ne cessent de chercher, ailleurs et au delà de ce seul horizon de beautés inquiétantes, une raison ou un signe qui viendraient raccommoder sa tête à son corps, rapprocher les bons mots des bonnes personnes, et que s'invitent dans sa durée quelques instants d'éternité.

Et parfois il parvient à dépasser le vide ; il sait qu'il reste des façons, sans convoquer la chance ni se commettre dans l'espérance. Sur l'écran du film, deux papillons fantomatiques se sont ajoutés à l'image et célèbrent en dansant l'arrivée de la voiture. Si bien que ce soir peut-être, il grimpera l'inapprochable enceinte et prendra à revers ces agents tristes pour les projeter dans l'horrible jour qu'on avait prévu pour lui.

Copyleft, Licence Art-Libre - Joseph Paris, 10 ocotbre 2013

Extraits à venir :

– Extrait jour.

– Prologue.

Page du film : josephparis.fr/films/Fortune/


10 Oct 2013